Étude de cas
Faire travailler ensemble ceux qui ne parlent pas la même langue
Comment l'animation de la discussion scientifique, dans le temps long de la recherche, devient une compétence au service des organisations.
Coordonner un séminaire international, faire dialoguer des disciplines et des institutions qui ne partagent ni les mêmes méthodes ni le même vocabulaire, structurer une production de connaissance collective sur plusieurs années : c’est le quotidien de la recherche académique. Mais c’est aussi, transposé au monde des organisations, une compétence rare et précieuse. Récit d’une pratique de l’animation scientifique, et de ce qu’elle apporte à qui veut produire du savoir sur lui-même.
Repères chiffrés
Cadre
Laboratoire d’Économie et de Sociologie du Travail (LEST), UMR 7317 CNRS, Aix-Marseille Université
Coordination d’un séminaire international
Séminaire permanent dédié au management de l’innovation pour la transition, coordonné durant deux années
Animation éditoriale
Contribution à la création d’un carnet de recherche, relecture, et coordination d’un calendrier de publication à l’échelle du laboratoire
Communications scientifiques
Communications dans des congrès et conférences internationaux : EMES (Trente), RIODD (Bruxelles), AGRH (Barcelone), GESS (Paris), Fairness at Work (Manchester), Dialogues de la complexité (CNAM, Paris)
Ancrage thématique
Compétence collective, entrepreneuriat coopératif, paradigme de la complexité
Enseignement universitaire
Chargé d’enseignement à l’université, de la licence (L1) au master (M1) : théorie des organisations, stratégie, gestion de projet, littératie des données
Champ d’application
Études en sciences sociales menées au sein d’organisations, démarches réflexives, vulgarisation scientifique
Le contexte
L’animation scientifique est une dimension méconnue du métier de chercheur. Au-delà de la production de ses propres travaux, un chercheur participe à la vie collective de la connaissance : il organise des espaces de discussion, fait circuler les idées, confronte les approches, accompagne la maturation lente des travaux des autres. C’est un travail de fond, qui s’inscrit dans le temps long et qui repose sur une compétence singulière : faire travailler ensemble des personnes qui ne partagent pas le même langage.
Au sein du Laboratoire d’Économie et de Sociologie du Travail (LEST, UMR 7317 CNRS, Aix-Marseille Université), j’ai exercé cette fonction d’animation à plusieurs titres. Ces responsabilités, ancrées dans le monde académique, mobilisent des compétences directement transférables aux organisations qui souhaitent produire un savoir rigoureux sur elles-mêmes.
La sollicitation
Une organisation qui veut comprendre en profondeur une de ses dynamiques internes (les ressorts d’un dysfonctionnement, les conditions d’une transformation réussie, la réalité du travail de ses équipes) se trouve face à un défi qu’elle ne sait pas toujours nommer : produire une connaissance fiable suppose une méthode, une rigueur et une capacité à faire dialoguer des points de vue hétérogènes que l’on retrouve précisément dans la pratique de la recherche.
De la même manière, une organisation qui souhaite rendre accessible un savoir complexe (à ses équipes, à ses partenaires, au grand public) a besoin de quelqu’un capable de faire le pont entre la rigueur scientifique et la clarté de la transmission. Dans les deux cas, ce qui est recherché, c’est une compétence d’animation de la connaissance que la recherche académique cultive par métier.
Acte I
Le diagnostic
Animer la discussion scientifique, c’est relever trois défis qui se posent, sous une forme différente, à toute organisation voulant produire ou diffuser du savoir.
01
Faire dialoguer l’hétérogène. Un séminaire international réunit des chercheurs de disciplines, de pays et de traditions intellectuelles différents. Chacun arrive avec son vocabulaire, ses présupposés, ses méthodes. La première difficulté est de créer les conditions d’un dialogue réel, où ces différences deviennent une richesse plutôt qu’un obstacle. C’est exactement la difficulté que rencontre une organisation lorsqu’elle veut faire travailler ensemble des métiers, des services ou des cultures professionnelles qui ne se comprennent pas spontanément.
02
Inscrire la connaissance dans le temps long. La recherche ne produit pas de résultats instantanés. Elle suppose de revenir, séance après séance, sur des questions qui mûrissent lentement, d’accepter les détours, de laisser le temps aux idées de se décanter. Animer cette durée sans la laisser se déliter, maintenir le fil et l’exigence sur plusieurs années, est une compétence en soi, rare dans des environnements habitués à l’urgence.
03
Structurer une production collective. Faire émerger une publication, coordonner les contributions de plusieurs auteurs, tenir un calendrier éditorial : produire de la connaissance à plusieurs suppose une organisation patiente et rigoureuse, qui respecte la liberté de chacun tout en garantissant l’aboutissement de l’ensemble.
Acte II
L’accompagnement
MMon expérience d’animation scientifique au LEST illustre concrètement cette compétence, à travers plusieurs responsabilités.
La coordination d’un séminaire international. Durant deux années, j’ai coordonné un séminaire permanent dédié au management de l’innovation pour la transition écologique et sociale, réunissant des chercheurs de différentes disciplines et institutions, en France et à l’international. Mon rôle consistait à programmer les sessions, à inviter des chercheurs à venir présenter leurs travaux, et à animer la discussion scientifique de manière à ce que chaque intervention nourrisse une réflexion collective. Faire venir des intervenants de pays et d’horizons variés, construire une programmation cohérente dans la durée, animer des débats féconds entre des approches parfois éloignées : autant de gestes qui relèvent de l’art de faire dialoguer l’hétérogène.
L’animation éditoriale d’un carnet de recherche. J’ai contribué à la création d’un carnet de recherche, puis participé à son équipe de publication et de relecture. À l’échelle du laboratoire, j’ai également coordonné un calendrier de publication, en mobilisant les chercheurs volontaires et en organisant la production éditoriale dans le temps. Ce travail suppose à la fois de la rigueur (la qualité scientifique des contributions) et un sens de l’animation collective (donner envie de contribuer, tenir un rythme, accompagner chacun jusqu’à la publication).
Une activité soutenue de communication scientifique. Présenter ses propres travaux dans des congrès et conférences est une autre facette de la vie scientifique. J’ai communiqué dans plusieurs rencontres internationales (EMES à Trente, RIODD à Bruxelles, AGRH à Barcelone, GESS à Paris, la conférence Fairness at Work à Manchester, ou encore les Dialogues de la complexité au CNAM à Paris). Cette pratique régulière de l’exposé rigoureux, de la confrontation aux pairs et de la défense argumentée d’une analyse forge une exigence intellectuelle qui irrigue l’ensemble de mon travail.
Une expérience de transmission auprès de tous les niveaux. L’enseignement universitaire est sans doute l’épreuve la plus exigeante de la vulgarisation. Chargé d’enseignement à la faculté d’économie et de gestion, de la première année de licence au master, j’ai transmis des contenus variés (théorie des organisations, stratégie, gestion de projet, littératie des données) à des publics aux niveaux et aux attentes très différents. Rendre clair et vivant un concept exigeant pour un amphithéâtre de première année, puis approfondir le même champ avec des étudiants de master, c’est apprendre à ajuster en permanence le niveau de langage sans jamais sacrifier la rigueur du fond. C’est le cœur de la vulgarisation.
Ce que cette mission révèle
Cette dimension de mon activité éclaire une conviction : la recherche n’est pas seulement une production de savoirs, c’est aussi un art de faire penser ensemble. Ce que je pratique entre chercheurs (faire dialoguer des expertises hétérogènes, inscrire une réflexion dans la durée, structurer une production collective rigoureuse) constitue une compétence directement mobilisable au service des organisations.
Concrètement, cette compétence se déploie dans deux directions. D’une part, l’accompagnement d’organisations qui souhaitent mener une étude en sciences sociales en leur sein : comprendre une dynamique interne, objectiver une situation, produire un diagnostic fondé sur une méthode rigoureuse plutôt que sur des impressions. D’autre part, la vulgarisation scientifique : rendre accessible et utile un savoir complexe, faire le pont entre la rigueur de la recherche et la clarté nécessaire à l’action. Mon expérience d’enseignement, de la première année de licence au master, est le terrain où s’est aiguisée cette capacité à transmettre à tous les niveaux sans jamais appauvrir le propos.
C’est là que mon double ancrage prend tout son sens. Chercheur engagé dans la vie scientifique de son laboratoire, je mets cette posture et ces méthodes au service des organisations qui veulent non pas qu’on leur apporte des réponses toutes faites, mais qu’on les aide à produire, sur elles-mêmes, une connaissance solide et féconde. Penser ensemble, rigoureusement, dans la durée : c’est peut-être le service le plus précieux qu’un chercheur puisse rendre à une organisation.
Résultat
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Verbatim
Sa façon d’animer la discussion crée un espace rare : chacun se sent légitime à contribuer, les approches les plus différentes se répondent, et il en sort une réflexion que personne n’aurait construite seul.
— JUne chercheuse ayant participé au séminaire
Encadré · La posture de recherche au service des organisations
La recherche en sciences sociales a développé, pour comprendre les phénomènes humains et organisationnels, des méthodes éprouvées : construction rigoureuse des questions, recueil systématique des données, analyse distanciée, mise à l’épreuve des intuitions par les faits. Ces méthodes ne sont pas réservées au monde académique. Une organisation qui mobilise une posture de recherche pour s’étudier elle-même (plutôt que de s’en remettre à des impressions ou à des solutions toutes faites) se donne les moyens de comprendre vraiment ce qui s’y joue. C’est l’esprit de la recherche-intervention : produire un savoir utile à l’action, validé par la rigueur méthodologique, et co-construit avec les acteurs concernés. Animer la connaissance, dans un laboratoire comme dans une entreprise, c’est créer les conditions pour que ce savoir advienne.